dimanche 26 juin 2011

l'enceinte du kraton à Yogyakarta

De l'enceinte (Beteng Baluwerti) du palais (kraton) de Yogyakarta, édifiée au XVIIIè siècle, le plus remarquable, outre sa blancheur éclatante, ce sont les portes. Il y en avait cinq jadis, nommées plengkung.
Deux sont toujours visibles, et leur esthétique mérite qu'on s'y arrête, tant l'impression qui s'en dégage est particulière.

Précisons d'abord que l'enceinte du kraton délimite un quadrilatère de plus ou moins un kilomètre de côté, à l'intérieur duquel, outre la résidence et le palais du Sultan (actuellement Hamengkubuwono X), se trouvent les résidences princières et les habitations des serviteurs du palais (abdi dalem) et de leurs familles.

plan du kraton de Yogyakarta. On repère au nord la grand-place nord (alun-alun utara),
et au sud la grand -place sud (alun-alun selatan). Au centre le palais proprement dit. On
notera l'orientation nord-sud du palais, dans une succession de cours et de bâtiments, entre
les deux alun-alun.

La première de ces portes encore intactes, Plengkung Tarunasura, appelée couramment plengkung Wijilan, du nom de la rue du kraton qui la rejoint, est située au nord-est. Le nom Tarunasura provient de deux termes: taruna qui signifie "jeune" et sura qui signifie "courageux". Jeune homme courageux donc! Cette porte, rapporte-t-on, donnait jadis accès à la résidence du prince héritier.

plengkung Tarunasura, nommée aussi plengkung Wijilan
La porte est dotée d'un fronton en forme de montagne ailée surmontée d'une fleur, et est décorée d'enroulements de végétaux et de guirlandes.

Plengkung Nirboyo, appelée couramment plengkung Gading ou Gadhing, également du nom de la rue qui y mène côté kraton, à partir de la grand-place sud (alun-alun selatan), et située au sud.
Passaient jadis sous cette porte le cortège accompagnant le Sultan à sa dernière demeure, à savoir le cimetière royal d'Imogiri, à quelques kilomètres au sud de Yogyakarta. 
Des deux côtés de la porte des têtes de géants effrayants (raksasa), symbole qui figuraient dit-on du détachement du souverain trépassé.

plengkung Nirboyo, vue depuis l'extérieur du kraton
plengkung Nirboyo jadis
plengkung Nirboyo, vue depuis l'intérieur du kraton
Le nom Nirboyo provient lui aussi de deux termes: nir qui signifie "sans" et boyo/baya "danger". Il évoque la sortie du kraton sur un chemin qui procure le salut.

Sans surprise, les accès au kraton étaient chargés de sens.

Les portes étaient toutes sur le même modèle. En témoigne une image du temps jadis de plengkung Jagasura, nommée également plengkung Ngasem, au nord-ouest.

plengkung Jagasura jadis
Aux angles de l'enceinte, il y avait des postes de garde dont on peut encore voir les tourelles d'angle, et un réduit sans doute à usage d'entrepot. Leur facture n'est pas sans charme et participent de l'atmosphère du kraton.

tourelle d'angle, nord-ouest
tourelle d'angle, sud-ouest
sur une plateforme d'angle sur le rempart,
une guérite surmontée d'un bouton de lotus
à l'angle de l'enceinte sud-est  (pojok beteng wetan)
côté intérieur de l'enceinte, un petit bâtiment
sans doute à usage d'entrepôt, cependant
surmonté de motifs d'angle maçonnés qui
ne sont pas sans évoquer des éléments d'architecture
de temples hindo-bouddhiques, et sont aussi surmontés
d'un bouton de lotus
le même bâtiment, vue depuis la voie intérieure qui
passele long du rempart
Enfin, il faut mentionner en plusieurs endroits des portes "fendues", gerbang, à la forme typique que l'on retrouve souvent à Java.

porte (gerbang) de l'entrée nord de l'alun-alun utara

lundi 13 juin 2011

Insanul Kamil à Cirebon

Au petit musée du kraton Kanoman à Cirebon
On trouve dans le petit musée du kraton Kanoman à Cirebon une étrange peinture sous verre. La présentation des objets (je n'ose pas dire des collections) relève à vrai dire plutôt de l'entassement sans ordre et la peinture en question est posée à terre, appuyée au mur avec d'autres peintures et panneaux de bois sculptés.
L'on y voit au centre comme une montagne lumineuse, auréolée, entourée de part et d'autre d'arbres au feuillage inhabituel. Au coeur de la "montagne", des inscriptions apparemment islamiques dans un cercle, et une autre montagne miniature. Dans le ciel des nuages stylisés (mega mandung) et sur terre des rocailles (wadasan), dans le style de Cirebon, influencé par la Chine.

Je m'enquiers du nom donné à cette peinture et l'on me répond que c'est une représentation d'Insanul Kamil. Une recherche ultérieure m'apprend qu'Insanul Kamil n'est autre que la transcription indonésienne de l'Insan al-Kamil, "L'Homme Parfait" selon Ibn Arabi et ses disciples. Le concept théologique est complexe et je ne m'aventurerai pas plus avant, si ce n'est que mes interlocuteurs indonésiens disent spontanément que L'Homme Parfait, c'est le Prophète Mohammad.

Qui en est l'auteur? car elle est reproduite assez fidèlement avec seulement quelques variations de couleurs par des peintres sous verre locaux. Est-ce la peinture du kraton qui a été réinterprétée par ces quelques artistes locaux? 
Car enfin, je n'ai pas connaissance que cette représentation de l'Insan al-Kamil ait son équivalent dans d'autres pays de tradition musulmane (on explore en vain les livres d'art relatifs à l'art musulman), ni même ailleurs en Indonésie. Il s'agirait donc d'une tradition palatine locale.

Outre la question de l'origine, décripter une telle peinture n'est pas chose évidente.
D'abord, problème classique de l'art, comment une peinture peut-elle exprimer un concept religieux? Ladite peinture est puissamment chargée de symboles dont beaucoup m'échappent mais elle n'en demeure pas moins fascinante.

Une copie de cette peinture est commandée à un atelier local dont le maître semble versé tout à la fois dans la tradition locale et dans la mystique javanaise et musulmane : tous les éléments de la peinture du kraton y figurent: montagne, arbres, mega mendung et wadasan. mais au coeur de cette "montagne" il y le feu divin rougeoyant. Au coeur de cette silhouette il y a un motif centré et ailé dans un cercle. Des inscriptions dans le cercle, le peintre dit qu'elles sont indéchiffrables; spontanément on croit y voir des inscriptions islamiques, mais il s'agit en fait pour la plupart d'inscriptions dénuées de sens, ayant un caractère magique.

Interprétation de l'atelier du peintre Katura
Interprétation du peintre verrier Adjib
Dans l'attente d'un décryptage plus détaillé des symboles, il est possible dans un premier temps de faire quelques rapprochements avec d'autres représentations locales, et de se laisser porter par le mouvement de ces images.
L'illustration de couverture d'un livre d'un livre récemment paru étaye un rapprochement avec la mystique islamo-javanaise:
traduction du titre: "La science secrète (Makrifat)
 javanaise. Le sens (makna) véritable (sejati) de la vie (hidup)".
Syekh Siti Jenar et les Neufs Saints" (il s'agit des Saints
qui sont réputés avoir islamisé Java).
En fait la peinture sous verre qui illustre la couverture de cet ouvrage est de l'artiste cirebonais T. D. Sudjana, et la peinture en question est visible à Jakarta au musée Baitul Quran. Elle a pour titre "Alam Shaghir"( littéralement alam=nature/monde, shaghir=paradis). On pense aux jardins de paradis en terre d'Islam.
wadasan (rocaille), mêmes arbres, toiture du pavillon en forme de montagne et calligraphie islamique

Ce même artiste a d'ailleurs aussi peint une interprétation d'Insanul Kamil où triangles et verticalité paraissent encore plus accentués:


Au même kraton Kanoman, l'un des batiments présente une architecture hors du commun. Outre que le bâtiment lui-même est légèrement coudé, on ne peut s'empêcher de rapprocher de nos peintures de montagnes mystiques la façade où tout, dans le dessin architectural, n'est qu'élancement vers le ciel.
bangunan (=bâtiment) Gajah Mungkur, ou Garuda Mangkur
selon la brochure d'informations fournie par le kraton Kanoman.
Façade côté accès au kraton
idem. Façade dans la cour du kraton.
Sous l'arche du fronton une cloche est visible,
qui rythmait jadis le temps du kraton.

lundi 30 mai 2011

vitraux au kraton Mangkunegaran de Solo

A Solo (Java Centre) -nommée aussi Surakarta-, comme à Yogyakarta, deux lignées royales se partageaient le pouvoir depuis le milieu du XVIIIè siècle. Deux kraton (palais) furent donc construits. Dissensions favorisées par les hollandais en vertu du principe bien connu “diviser pour mieux régner”.
Le Kraton Surakarta, et le Kraton Mangkunegaran. Ce dernier est le plus intéressant.
Dans une pièce reservée aux repas, les fenêtres sont décorées de magnifiques vitraux datés de 1941, figurant des scènes cérémonielles sur fond de décor d’enroulements végétaux stylisés. inspirés des lotus (tels qu'on peut en voir sur des temples hindo-bouddhiques javanais, notamment à candi (temple) Kalasan, près de Yogyakarta).

Sur deux des vitraux l’ensemble instrumental du gamelan est figuré, avec ses métallophones et xylophone, accompagnés de la cithare, la flûte, du rebab et du tambour.

Sur les trois vitraux les personnages, tels des caractères du wayang kulit (théâtre d’ombres javanais joué avec des marionnettes découpées dans du cuir ajouré), sont vus de face, mais avec le visage de profil.

Sur l'un des vitraux, des hommes vêtus de sarong de batik et de blangkon (mouchoirs de tête) sont assis autour des accessoires d’un kenduri (= repas cérémoniel pour commémorer un évènement ou demander “grâce”): 
- dupa (encensoir) au centre, en forme de temple hindouiste, 
- tumpang (cônes de riz en forme de montagne), 
- plats chargés de mets.
Au bas est noté le chiffre du Mangkunegaran de Solo commanditaire: MN VII


Sur un autre, on peut voir les instruments traditionnels du gamelan (de droite à gauche): 
- bonang (instrument du gamelan ayant la forme d’un petit sommier supportant une série de gongs renflés en forme de bulbe))
- kendhang (tambour allongé à deux membranes)
- kenong (gongs renflés en forme de bulbe, disposés individuellement sur un socle), 
- ketuk ou kempyang (petit gong horizontal bulbé), 
- gong ageng (grand gong circulaire suspendu à un portique), 
- saron (série de plaques de bronze posées sur une caisse), 
- gender (métallophone à lames minces surmontant des résonateurs en bambou) 
- bonang.


Sur le troisième de nouveau la représentation d’un ensemble instrumental de gamelan (de droite à gauche):
- rebab (vièle à pique à deux cordes), 
- siter (cithare)
- suling (flûte droite), 
- ?? (instrument indéterminé)
- pesinden (chanteuse soliste dans le gamelan javanais) 
- gambang (xylophone comportant des touches en bois alignées sur une caisse de résonance), 
- 2 gender (type de métallophone à lames minces suspendues sur tubes de bambous résonnateurs accordés)
- kendhang (tambour).



Le gamelan est un ensemble de métallophones (de bronze) et xylophones (bambou, bois) frappés avec maillets et marteaux, constituant un tout indissociable. Catherine Basset, dans son passionnant petit ouvrage "Musiques de Bali à Java, l'ordre et la fête" (éditions Cité de la Musique/Actes Sud), emploie le terme de “clavier éclaté” pour le définir, c’est-à-dire qu’il s’agit d’un seul instrument conçu comme un tout et accordé comme un instrument unique par un forgeron spécialiste (pande), mais joué par plusieurs “musiciens”.

On fait remonter son origine aux tambours de bronze de la culture de Dông So’n (environ 500 av JC au début de notre ère) qui aurait diffusé à partir du nord Viêt-Nam dans toute l’Asie du Sud-Est.
Est attribué au bronze, et à sa résonnance, une puissance magique entre relation avec les rites de fertilité et l’ordre du monde. D’où les circonstances solennelles dans lesquelles le gamelan est joué, et sa présence dans tous les kraton à Java, Sunda et Bali. Il ne fait aucun doute que les représentations figurant sur ces vitraux s'inscrivent dans ce contexte rituel et doivent se lire comme tel. Tant leur facture (composition pyramidale, enroulement de feuilles de lotus, personnages de profil comme dans le wayang) que les thèmes figurés (repas cérémoniel, gamelan) en témoignent.

Lors de l'exposition coloniale de 1889 des "concerts" de gamelan ont été joués devant le public parisien. Tant la composition musicale suivant un rythme cyclique et les sonorités métalliques ont été une découverte et une source d'inspiration pour quelques musiciens,  en premier lieu Debussy.

le gamelan sous le pendopo (partie avancée et ouverte d'une résidence,
servant aux réceptions) du kraton du Pakualaman, à Yogyakarta
autre vue du même gamelan
dans l'arrière pays de Yogyakarta, quelques habitants d'exercent...
...devant des panneaux de notation de la musique